On connaît bien sûr Tolkien pour Le Seigneur des Anneaux, Le Hobbit, Le Silmarillion et tout l’univers fantastique qu’il a créé. Mais dans ses écrits, on observe aussi un profond amour de la nature et une forme d’écologie méconnue.
Harmonie terrestre
Hobbits, Elfes ou Ents : dans l’univers de Tolkien, les êtres les plus purs sont souvent ceux qui vivent en harmonie avec leur environnement. Plus on se rapproche de lui, moins on l’altère, et plus on s’éloigne de la corruption.
Un personnage particulièrement marquant à cet égard est Tom Bombadil. Ce personnage aussi vieux que la Terre du Milieu a construit un monde de paix dans sa maison, perdue au milieu de la forêt. Il parle aux arbres et aux animaux et est imperméable au Mal. Quand Frodon demande à sa femme si la forêt lui appartient, elle répond :
« Ce serait assurément un fardeau. Les arbres, les herbes et toutes les choses qui poussent et qui vivent dans cette terre n’appartiennent qu’à eux-mêmes. »
Une civilisation respectueuse
Tolkien n’est pourtant pas opposé à la civilisation, loin de là. Il pense simplement qu’elle doit se bâtir sans blesser la terre, sans tenter de l’exploiter jusqu’à ses entrailles. Les Hobbits et les Elfes ne sont pas des sauvages, mais des êtres civilisés qui ne prennent pas à la nature plus que ce qu’elle peut donner.
La place des villes
Souvent, les villes de Tolkien sont des bastions de résistance contre le Mal qui permettent longtemps de lui résister, mais qui finissent (presque) toujours par céder à cause de la corruption qui finit par y naître, comme Gondolin, Minas Morgul ou Numenor. Les vrais héros viennent d’ailleurs.
L’un des plus grands héros du Seigneur des Anneaux est d’ailleurs Sam Gamegie, un jardinier ! À la fin des livres, c’est d’ailleurs lui qui guérit la Comté grâce aux graines offertes par Galadriel.
Saroumane ou la corruption technologique
Au contraire, la figure de Saroumane est particulièrement évocatrice à cet égard. Autrefois simple magicien, il est corrompu par Sauron et se met à exploiter sa vallée de l’Isengard dans une course technologique pour créer de nouveaux Orcs, métaphore du transhumanisme. Il coupe les arbres, s’attaque à la forêt de Fangorn et va jusqu’à s’en prendre à la Comté par ses usines et leur fumée noire.
On retrouve aussi le même problème chez les Nains. Si ces derniers perdent leur plus beau royaume, celui de la Moria, c’est parce que leur avidité les a poussés à « creuser trop profond », réveillant un Mal endormi depuis longtemps.
La nature, personnage central
Tolkien applique un grand soin à décrire les arbres, les plaines, les rivières, les montagnes. Dans son registre merveilleux, la nature a une place centrale et redevient toujours le lieu de halte et de paix dont ses héros ont besoin.
Un « a-croissant » et un anti-matérialiste
Au fond, Tolkien est d’abord un « a-croissant », un homme qui pense que la technique doit être maniée prudemment sans chercher à toujours tout augmenter. Grand critique de la cupidité, il nous ramène toujours à l’essentiel : le trou de hobbit.
Tolkien est d’abord un anti-matérialiste. Il rappelle souvent que les petits conforts de ce monde sont agréables, du moment qu’ils ne nous empêchent de partir à l’aventure ou de nous battre pour ce qui compte vraiment.
« Si plus de gens chérissaient leur foyer plus que l’or, ce monde serait un endroit plus joyeux. »
Dans Ecologie tragique, l’écrivain et philosophe Fabrice Hadjadj signe un traité passionnant nous invitant à trouver un chemin écologique par-delà la simple conservation, un chemin qui passe par la lutte contre un formidable taureau, la nature. Une écologie qui mêle toréador et chrétienté.
Le problème de la corrida
Pour tout bon écologiste vient un jour toquer à notre porte un problème : celui de la corrida. Si l’homme de gauche a souvent plus d’aisance à le résoudre par sa sensibilité comme par sa logique, l’homme de droite s’évertuera pendant longtemps à essayer de rendre compatible la mise à mort violente d’un animal et la protection de la nature. On finira finalement par lâcher un « oui mais c’est la tradition » gêné avant de changer de sujet. La corrida ne sert a priori aucune autre fin que le divertissement d’une foule assoiffée de bravoure et de sang. Panem et circenses.
Indéfendable et irrésistible toréador
Ici, Fabrice Hadjadj fait sien les mots d’Orson Welles : la corrida est « indéfendable et irrésistible ». Il y ajoute les termes d’un matador : « Quand l’humanité aura atteint ce degré de civilisation où toute espèce de cruauté à l’encontre de ceci ou cela aura disparu, alors le moment sera venu de supprimer la corrida. » Clarifions : c’est qu’aujourd’hui, la corrida est une « conversion », pas une « diversion ». Elle n’est pas un plaisir violent dans une société violente qui rit de sa violence, elle ne détourne pas.
« Quand l’humanité aura atteint ce degré de civilisation où toute espèce de cruauté à l’encontre de ceci ou cela aura disparu, alors le moment sera venu de supprimer la corrida. »
Élégance du toréador
Au contraire, la corrida est conversion, elle « tourne vers ». Elle tourne vers la mort, qui n’existe plus à nos regards. La viande est cellophanée, et les bêtes passent des prairies où on les voit de loin à un tas informe, une bouillie que l’on appelle « steak haché » que l’on place entre un morceau de cheddar industriel, une sauce sans ingrédients (ou aux cent ingrédients, comme l’on préfère) et deux tranches de pain tout droit sorties de l’usine.
Où est l’animal, où est son sang, où est sa chair, où est sa viande ? Dans la corrida, il y a un peu de tout cela, et si les gestes élégants et assassins du toréador existent, c’est parce que les redoutables cornes d’un taureau qui rue vers la mort se plantent face à lui.
Dans le sillage de l’écologie chrétienne
Convoquant bien des évangélistes – l’ouvrage s’inscrit dans la pensée de l’écologie chrétienne – Fabrice Hadjadj les réconcilie avec Nietzsche. Ce dernier s’est longuement attaqué à la tragédie, et file merveilleusement la métaphore bovine, lui qui avait posé un « problème nouveau », un « problème aux cornes menaçantes ». Il s’agissait de comprendre pourquoi les Grecs, hommes bons, avaient tant besoin de tragédie, de mort ? Vous ne voyez pas le rapport avec l’écologie ? Patience.
C’est que Fabrice Hadjadj prend Nietzsche pour ce qu’il est, un « poseur de problèmes », celui qui aspire à ne pas prendre de maître pour que chacun devienne maître. Être maître, dans le cadre de l’écologie, c’est ne pas se résoudre à la bête binarité, c’est prendre le taureau par les cornes et affronter le problème en choisissant l’escarpée troisième voie de la nuance.
Vivre pour survivre à quoi bon ?
L’essentiel est que l’écologie ne se résume pas à la conservation. Conserver pour conserver, vivre pour survivre, à quoi bon ? La vie a bien une valeur en soi, mais la valeur de la vie n’est pas la végétation. Elle est cet amor fati, cette explosion de vitalité dans le temps trop court qui nous est accordé. Nous fûmes poussière et redeviendrons poussière bien assez tôt : en attendant, l’existence mérite mieux que l’ataraxie, que sa propre conservation.
Sauver l’agneau c’est condamner le loup
Y aurait-il un sens à empêcher le loup de manger l’agneau ? Ainsi que le rappelle Fabrice Hadjadj, depuis la chute du Jardin d’Eden, sauver l’agneau, c’est condamner le loup. Y aurait-il un sens à empêcher deux clans de singes à s’entre-massacrer ? Protéger le camp le plus faible, c’est vaincre le camp le plus fort. Selon la théologie chrétienne, la chute de l’Homme a entraîné la chute de la Création, et la violence et la mort sont désormais partout en nous et autour de nous.
Comprenons que le but de l’existence n’est pas la vie en elle-même, mais bien son expression
S’agit-il de s’y complaire, de prendre le parti de la violence et de la mort ? Ce serait alors se faire ennemi de la vie, devenir son propre ennemi car nous sommes autant maîtres que part de la Nature. S’agit-il de conserver la vie à tout prix ? La vie n’est pas la fin, c’est la mort qui l’est. Alors, prenons le taureau par les cornes, virevoltons un peu avec lui, comprenons que le but de l’existence n’est pas la vie en elle-même, mais bien son expression. Et pour bien s’en rappeler memento mori, souviens-toi que tu vas mourir.
Dans Ecologie tragique, c’est donc tout le rapport de l’homme à la vie, à la sienne comme à celle des millions de bêtes qui l’entourent, qui est posée. L’écologie, ce n’est pas figer le monde d’antan, mais permettre sa vraie existence. La Madone qui accepte la tragédie est plus vraie que la Méduse qui change la vie en pierre.
Devenir des paroissiens
Fabrice Hadjadj nous exhorte donc à devenir paroissiens, humbles et respectueux locataires d’un monde presque éternel. L’explosion de la vie ne gît pas dans la consommation et la destruction de notre environnement, ce serait mépriser mille glorieux chevaliers, poètes, laboureurs, martyrs et rempailleurs de chaises qui vécurent les existences dont nous nous surprenons parfois à rêver. Le sens de l’existence n’est pas non plus enfoui dans l’étrange idée de « sauver la planète » : les animaux, les végétaux, notre bonne vieille planète minérale nous survivront sans doute quelques centaines de millions d’années.
Le discours de la maison
L’écologie, en son sens originel, est « le discours de la maison ». Autrement dit, tout ce qui se rapporte à l’entretien de ce petit monde dont nous sommes locataires, paroissiens. En bons locataires insolvables, notre devoir n’est donc pas de laisser une facture astronomique à ceux qui hériteront du bail, mais bien à le soigner, ce qui ne nous empêche pas non plus de repeindre un peu ses murs et d’allumer de grands feux de cheminée. Et qui sait, peut-être le bon écologiste, quand viendra pour lui le temps de redevenir poussière, pourra-t-il connaître une nature sans mort ni violence en poussant la porte du Jardin d’Eden. Mais ce royaume n’est pas de ce monde, et peut-être conviendrait-il de le rappeler tant aux technologistes modernes qu’aux « compostistes » post-modernes.